RAG en pleine force !
Témoignages de la glace
le 1er avril 2005
Golfe du Saint Laurent
Je me réveille à 5h et j’ouvre tout de suite les rideaux pour vérifier le temps dehors. Pendant deux jours nous avons été forcés de rester sur la terre ferme à cause de la pluie glacée et des vents violents et nous étions frustrés de ne pouvoir être sur la banquise pour être témoins de la chasse. Enfin le soleil commence à se montrer ; ce sera une belle journée - pas un nuage, pas de vent. Les pilotes nous donnent le feu vert et nous décollons vers 6h. Notre premier arrêt sera pour le bateau « Farley Mowat », qui se trouve maintenant près du secteur de la chasse aux phoques. Nous avons l'intention de récupérer les vidéos qui montrent l’attaque contre le groupe de Sea Shepherd Society parce que les membres de la Sea Shepherd Society craignent que les vidéos soient confisqués par la Garde côtière. Nous nous posons sur la glace à côté du bateau. Je cours vers celui-ci et m’empare du sac de bandes vidéo que nous remettrons à la Gendarmerie Royale du Canada et aux médias tel que la Sea Shepherd Society nous l’a demandé.
Nous nous dirigeons vers les lieux de la chasse et nous sommes étonnés de ne voir que 25 bateaux en fonction. Les autres sont sans doute déjà partis avec leur cargaison de peaux de phoques. Pendant que nous survolons les bateaux nous remarquons une montagne de cadavres de phoques congelés et on atterrit à côté. C’est une vision encore presque plus abominable de voir les tristes restes de ces magnifiques animaux que de les voir se faire tuer. Cette immense morgue à ciel ouvert rend tout le monde perplexe et nous filmons dans le silence ces petits corps sans peau, dont les globes oculaires noirs et sans vie fixent le soleil montant. Ce que nous voyons là nous impressionne tous ; leurs nageoires encore recouvertes de fourrure ressemblent à des mains, leurs petites dents blanches dans la grimace de la mort, leurs côtes blanches scintillant à travers le sang noirci. Là encore beaucoup de crânes sont entiers ce qui prouve que ces animaux ont probablement été écorchés vifs.
Après avoir documenté cette scène macabre, nous allons là où les chasseurs sont au travail. J'aperçois tout de suite un bateau de Terre Neuve avec plusieurs chasseurs sur la glace, se dirigeant vers un groupe de phoques. Nous atterrissons à 500 pieds d’eux - la distance requise – nous mettons nos crampons sous nos bottes et nous déplaçons à travers la glace pour intercepter les chasseurs. L'aller est difficile, les blocs de glace sont glissants et séparés par l’eau. Arrivés près des bébés phoques matraqués à mort, nous filmons le sang qui s’écoule de leur corps, leur fourrure douce maintenant trempée dans le sang. Plusieurs respirent encore mais avec beaucoup de difficulté, le sang s’écoulant de leur nez et de leur bouche. Nous sommes maintenant à dix mètres des chasseurs. Leur hakapik s’abat inlassablement sur les pauvres bêtes. Chaque fois qu’ils frappent un phoque et il y a un bruit sourd écœurant qui est audible à travers la glace. Quand nous nous approchons, le chasseur de Terre-Neuve menace de nous casser les jambes si nous ne partons pas.
Nous restons en gardant cependant la distance requise de 10 mètres. Le chasseur frappe un phoque de plus et alors il nous poursuit en brandissant son hakapik . Nous tentons de reculer, mais en quelques secondes il me retient et essaie de m’arracher mon appareil photo. Il est à quelques centimètres de mon visage et il est couvert de sang de la tête aux pieds. Je réussis à me dégager de lui. Alors deux autres chasseurs arrivent et nous forcent à retourner à l'hélicoptère. Puis ils s’en vont car pour eux le temps représente de l'argent ; ils préfèrent tuer des phoques plutôt que de perdre leur temps à nous intimider. Nous continuons à filmer un autre chasseur et le voyons s’acharner avec son hakapik sur le crâne et la mâchoire du phoque, encore et encore et encore…. Un des cinéastes est dépassé par cette scène brutale et fond en larmes. Nous sommes tous au bord des larmes mais nous devons nous ressaisir pour continuer notre travail et enregistrer cette atrocité.
Bientôt, nous décollons pour retourner à Charlottetown pour refaire le plein. Au hangar, un appel téléphonique nous prévient qu’il y aura plus de grabuge sur la glace et même des armes à feu. Nous avons tous un mauvais pressentiment et je suis très inquiet à l’idée de retourner là-bas.
Nous survolons la zone de chasse et voyons de plus et plus de sang sur la glace. Les bateaux se déplacent dans les secteurs les plus peuplés de bébés phoques, et maintenant il ne reste plus que des cadavres.
Nous atterrissons à côté d'un bateau dont le nom est Grand Makasti . Celui-ci travaille avec un hélicoptère qui ramène les peaux de phoques au bateau. Cela prouve bien que cette chasse est une chasse commerciale, alors que le grand public s’imagine que ce sont de pauvres pêcheurs au chômage essayant simplement de survivre. Le propriétaire d’un tel bateau ne serait-il pas plutôt millionnaire qu’un pauvre chômeur ?
Nous allons là où les chasseurs frappent les phoques, un membre de l’équipage du bateau se précipite vers nous ; il a un couteau à sa ceinture ; nous essayons de le calmer. Mais il devient de plus en plus enragé jusqu'à ce qu'il se rende compte probablement qu'il gaspille de l'argent en perdant son temps avec nous temps et il retourne à écorcher les animaux.
Nous nous déplaçons vers une autre zone de chasse. Là aussi les chasseurs courent vers nous quand ils nous voient filmer. Un chasseur menace un de nos guides avec son couteau tout en nous hurlant des insanités. Nous reculons car nous sommes inquiets du fait qu’il est trop près d’un de nos hélicoptères qu’il pourrait endommager au point de nous empêcher de quitter la banquise et ainsi de mettre notre vie en péril. Juste à ce moment-là nous voyons atterrir un hélicoptère de Garde côtière tout près de nous.
Je pense naïvement, l’espace d une seconde, qu'ils sont venus pour arrêter le chasseur pour nous avoir menacés avec un couteau. Mais, comme cela se passe malheureusement depuis fort longtemps sur la banquise, les gardes côte préfèrent retourner le chasseur à son travail pour ensuite « vérifier » nos permis d'observation. Ici à la chasse, les lois ne sont établies que pour protéger les chasseurs. Les menaces et les assauts même armés sont tolérés alors que nos appareils photos ne le sont pas. Le gouvernement canadien et l’industrie de la chasse aux phoques savent trop bien que lorsque ces images d’horreurs seront exposées au grand jour, le grand public exigera que l’on mette un terme à cette sauvage boucherie.
Quand les officiers de la Garde côtière ont eu terminé la vérification de nos permis, le soleil commençait à descendre et il nous a fallu quitter la glace. Sur le chemin du retour et dans le hangar, tout le monde demeurait silencieux. Cela a été une expérience traumatisante et nous étions extrêmement fatigués émotionnellement et physiquement. Pendant le vol de retour, nous regardions tous ce paysage tout à fait majestueux se profiler sous le soleil couchant et nous nous demandions quand se terminera enfin, et pour toujours, cette odieuse chasse aux phoques indigne du Canada.