RAG en pleine force !

Témoignages de la glace

Le 2 avril, 2005

Golfe du Saint-Laurent

Le réveil sonne. Il est 5h. Heureusement, le temps est clément. Les hélicoptères partiront dans une demi-heure. Ce sera notre dernier jour où nous aurons l’occasion de filmer la chasse aux phoques et nous ne voulons perdre aucune occasion de filmer malgré le harcèlement fort probable de la part des chasseurs à notre égard. Dès notre décollage de l'aéroport de Charlottetown la tension marque le visage des membres de notre groupe qui imaginent déjà l’éventuelle confrontation avec les chasseurs. Jusqu'à maintenant personne n’a été blessé, mais le fait que la Garde côtière et la GRC (Gendarmerie royale du Canada) ferment les yeux sur les agressions des chasseurs contre nous risque d’envenimer la situation.

Après une demi-heure de vol, nous atteignons les premiers bateaux et atterrissons à côté du Manon Yvon, un bateau de 65 pieds basé aux Iles de la Madeleine. L'année dernière ce même bateau a violemment percuté l’îlot de glace sur lequel nous nous trouvions avec une équipe de tournage britannique, à tel point que nous avons tous failli être précipités dans les eaux glacées du golfe. Heureusement cela ne pourra plus se reproduire cette année car la glace est trop épaisse.

Quand nous commençons à filmer, des représentants de Pêches et Océans Canada arrivent en hélicoptère. Nous sommes près d’un groupe de six phoques quand un chasseur arrive et frappe tous les six à mort rapidement sans palper leur crâne pour s'assurer qu'ils sont bien morts comme l’exigent les Règlements sur les mammifères marins. Nous attirons immédiatement l’attention des représentants du Pêches et Océans Canada qui bavardent avec un autre chasseur, et demandons à ce qu'ils appliquent la Loi c’est-à-dire donner une contravention au chasseur pris en défaut. Nous leur proposons de leur montrer notre film qui montre le chasseur en train de violer les règlements, mais le représentant de Pêches et Océans Canada n'est pas le moindrement intéressé à regarder notre preuve; pire encore, non seulement il n’est pas intéressé à donner une amende au chasseur mais il ne lui donne même pas d’avertissement ! Nous sommes tout simplement déroutés ! Pêches et Océans Canada avait annoncé que cette chasse serait la chasse la mieux contrôlée depuis les dernières décennies. Malgré cela, ce représentant de Pêches et Océans Canada a clairement fait savoir qu'il n'incriminerait aucun chasseur même s’ils enfreignent la Loi devant ses propres yeux ! J’ai toujours pensé que Pêches et Océans Canada soutenaient ardemment la chasse aux phoques, mais fermer les yeux aussi ostensiblement sur une violation de la Loi c’est tout de même incroyable...

Alors que les chasseurs se déplacent, nous les suivons pour les filmer. Dès que nous nous approchons de quelques phoques, les huit chasseurs se précipitent vers nous en hurlant des obscénités. Alors qu’ils nous poussent vers le bord de la glace, un des chasseurs montre son poing et menace une de nos guides en hurlant qu’il n’a pas peur de battre une femme. Je continue à filmer alors qu’un chasseur couvert de sang fait tout pour m’arracher la caméra des mains.

Maintenant les chasseurs retournent à leur massacre et je remarque que ma caméra et ma main sont couvertes de sang de phoque que j'essaie de laver dans l'eau glaciale, mais l'odeur du sang persiste. L’hélicoptère de la Garde côtière arrive à ce moment-là et un membre de la GRC note nos déclarations sur la bagarre et ce sans grande conviction ! D’ailleurs il refuse carrément d’arrêter un ou l’autre des chasseur alors que leur comportement l’aurait exigé ; il ne peut pas non plus nous confirmer si des amendes allaient leur être imposées. La seule qualité qu’on puisse leur attribuer est la consistance avec laquelle ils font preuve de partis pris envers les chasseurs et de laxisme dans l’application de la Loi quand il s’agit de l’appliquer à ces derniers.

Nous revenons à Charlottetown pour faire le plein, manger et ensuite retourner sur les lieux de la boucherie. Nous atterrissons à côté du Grand Makasti, un énorme bateau en acier de Gaspé. Croyez-le ou non, ils ont leur propre hélicoptère pour décharger les peaux de phoques dans leur bateau. D’après notre pilote, l'hélicoptère vaut 1,5 millions de dollars et le bateau 2 millions. Croyez-vous vraiment que leur propriétaire est un pauvre chômeur qui doit écorche vifs les phoques pour survivre?

Nous commençons à filmer deux chasseurs, et comme on pouvait s’y attendre, ils foncent sur nous bien que nous soyons avec un cameraman de CBC. Ils nous poussent à un point tel que je me retrouve dans l’eau glacée jusqu’aux genoux. Nous nous éloignons des chasseurs et filmons l'hélicoptère du Grand Makasti qui va et vient sans relâche avec, attachées à une corde, des peaux de phoques ruisselantes de sang.Maintenant il est près de17h et nous avons encore un peu de temps pour filmer. Nous atterrissons près d'un bateau à côté duquel les chasseurs écorchent, dans un bain de sang, les phoques morts.

Puis nous installons nos caméras dans un des plus beaux endroits jamais vus dans ma vie. Le soleil commence à se coucher et donne à la glace une teinte dorée. Tout autour de nous des phoques argentés luisent dans la lumière du soleil couchant, certains couchés ensemble, d’autres barbotant dans l'eau couleur bleu vert. Les glaces aux tons de bleu et de blanc ressemblent à des nuages. Les phoques nous regardent avec confiance de leurs grands yeux innocents et émettent des petits sons doux qui leur sont propres. Cette beauté paisible nous remplit de bonheur et nous la contemplons dans le silence et le respect total. Soudain le bruit des chasseurs se fait entendre sur la banquise. Mais cette fois ils s’arrêtent et nous regardent de loin. Auraient-ils peur des caméras ou décident-ils d’attendre pour continuer leur tuerie, sachant que nous serons obligés de quitter les lieux dans quelques minutes si nous voulons retourner à l'aéroport sans incident ? Nous avions su que la chasse se terminerait aujourd'hui au coucher du soleil; alors nous espérions de tout cœur que les chasseurs retourneraient à leur bateau et s’en iraient ; nous pourrions alors au moins sauver ces quelques phoques de l’horrible destin qui a été celui de la plupart de leurs semblables. Mais les chasseurs restent, et comme notre pilote nous signale que nous devons partir immédiatement, nous sommes obligés de prendre la terrible décision d’abandonner les phoques à leur horrible sort. Nous décollons et du haut du ciel nous assistons, impuissants, à leur massacre. Cet enfer sur terre a pour seul but de permettre à certains d’exhiber leur richesse en portant un manteau de peaux de phoque. Tout cela me motive plus que jamais à tout faire pour que soit interdite cette méprisable chasse aux phoques.

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