2e enquête québécoise sur le foie gras

Journal de l’enquêteur

Aux Champs d’Elise, Marieville, Quebec


Du 29 juin au 5 juillet 2007

Le 29 juin

J’ai rencontré J à la ferme et il m’a montré comment le gavage fonctionnait. Nous avons marché le long des allées, à la recherche de canards morts ou pouvant être coincés dans les cages, et pour voir si ceux-ci avaient digéré les aliments dont ils avaient été précédemment gavés. Il m’a dit que voilà quelques jours, à cause du temps chaud, il n’avait pas été possible de leur donner leurs doses complètes. Je lui ai demandé quel était le taux de mortalité auquel ils s’attendaient, et il m’a répondu qu’il était d’environ 4 ou 5 %. Il a dit qu’à cause de la chaleur, il avait été de 10 % la semaine dernière.

Plus tard, son beau-fils, qui travaille à la ferme et dont le nom est O, m’a dit que ce taux était de 20 % ces derniers temps. Alors que nous parcourions l’allée de canards, la première chose que j’ai remarquée était qu’un bon nombre de canards avaient d’énormes infections ou marques sur le bec, dont certaines de la taille d’une balle de tennis. J’ai aussi noté qu’il y avait beaucoup de sang en-dessous des canards, dans la fosse d’égout. J’ai demandé à J d’où ce sang provenait, si c’était de leurs pattes qui se prenaient dans les cages. Il m’a répondu que cela pouvait se produire, mais qu’il provenait principalement de plaies dans leur anus. 

Alors que nous marchions le long de l’allée, il y avait un canard dont le bec était coincé entre la cage et l’abreuvoir. J a tiré sur le bec du canard pour le libérer, après quoi le canard s’est secoué le bec de gauche à droite en faisant gicler du sang. J m’a alors montré comment préparer le produit pour gavage ainsi que la machine à gaver. Nous y avons mis du maïs fraîchement broyé, de l’eau chaude, de la fécule de maïs, des vitamines et une autre poudre. Nous avons alors parcouru l’allée en gavant les canards. J en a fait à peu près 20 et m’a ensuite tendu la gaveuse. J’ai remarqué qu’un des canards avait un bec énorme et déformé. J m’a dit que cela provenait du procédé de débecquage.  

Après avoir gavé le reste des canards, j’ai suivi J et O pour transférer les canards d’un hangar à l’autre. J a reculé le camion jusqu’à la porte du hangar et nous avons fait un passage ressemblant à un entonnoir, avec des barrières de métal et une rampe de métal depuis le camion vers le bas dans le hangar, de sorte que les canards seraient forcés de monter dans le camion. Nous sommes ensuite allés derrière le troupeau de canards et les avons dirigés vers la porte. O criait fort après les canards et leur donnait des coups de pieds pour les faire avancer. J’ai vu que J donnait également des coups de pied aux canards, et que les canards qui avaient du mal à se déplacer étaient empoignés par le cou ou une aile et lancés en avant du troupeau. Nous en faisons avancer environ 100 à la fois vers la porte, et les canards montaient de force dans le camion. J et O y jetaient certains canards, les attrapant par le cou.

Nous avons transporté ces canards sur une distance qu’il nous fallait à peine quelques secondes à parcourir, à un endroit situé sur la même rue. Nous devions faire entrer les canards à un deuxième étage, de sorte que le camion était stationné sous un encadrement de porte du deuxième étage. On m’a dit de faire entrer les canards au deuxième étage en les y lançant. O les attrapait par l’aile, la tête ou le cou et les lançait à travers l’encadrement de porte au deuxième étage. Je l’ai même vu en lancer quatre à la fois. O et moi avons vidé le camion de cette manière pendant que J était au deuxième étage en train de préparer les aliments et l’eau. Les canards atterrissaient chaque fois sur la tête, le dos, les pattes, et roulaient dans le hangar. Nous manquions souvent notre coup et les canards s’écrasaient contre le rebord ou le côté de l’entrée avant de rouler à l’intérieur. Mes mains étaient rouges de sang parce que j’en avais pris par les ailes. O a même manqué l’entrée complètement à quatre occasions et les canards ont frappé le mur et sont tombés au sol une vingtaine de pieds plus bas. Il sautait alors par terre, ramassait le canard sur le sol, et le relançait à partir de là. Aussi, pour aller chercher les canards dans le camion divisé en sections, nous marchions sur les cages au-dessus des canards et sautions directement au-dessus de leur tête, ce qui les effrayait et les faisait se réfugier dans le coin où nous allions les prendre. Cela était très bruyant et terrifiait les canards. Quand nous avons terminé,  nous sommes allés rejoindre J pour l’aider et j’ai noté que plusieurs canards boitaient et étaient blessés. L’un d’eux ne pouvait plus marcher du tout. O m’a dit que le chargement est une étape amusante : nous n’avons qu’à les diriger vers les escaliers et les y pousser. Ils déboulent alors tous ensemble vers le bas. Les escaliers dont il parle sont vraiment longs et escarpés.

Alors que nous revenions en camion, J a demandé si un des canards avait frappé dans le mur au lieu de passer à travers l’encadrement, et O lui a répondu qu’il en avait manqué quatre, mais qu’il était allé les chercher. J a ri.

Plus tard, j’ai gavé les canards. Ils se débattaient violemment pour s’échapper. Ils s’étiraient le cou le plus loin possible en nous voyant arriver vers eux dans l’allée. Quand nous les empoignions, ils tremblaient et se débattaient. J’avais déjà mal aux mains à force de les heurter contre les cages, lorsque je saisissais les canards.

Le 30 juin

Aujourd’hui est samedi et je suis sur un horaire de gavage. Au moment où j’arrive, O et H parlent pendant que H est en train de gaver les canards. Je vois plusieurs canards morts sur le dessus des cages. Ils ont mis les canards morts sur le dessus des cages pendant le gavage pour les ramasser lorsqu’ils auront fini. Je suis encore stupéfait de voir le nombre de canards qui ont d’horribles plaies sur le bec. Les canards font tout ce qu’ils peuvent pour éviter d’être gavés. Quand la gaveuse est rendue à cinq mètres d’eux, les canards deviennent très agités. Au fur et à mesure que la gaveuse avance, les canards baissent le bec et s’écrasent par terre. Un moment donné pendant que j’observais H procéder au gavage, je l’ai vu donner à un canard une dose d’aliments que l’oiseau n’arrivait pas à avaler. La nourriture a débordé de sa bouche, son cou est devenu flasque, pendant dans l’abreuvoir, alors que son corps tremblait. H dit que le canard est « pété », l’empoigne par la tête et la lui brasse dans l’eau, pendant que le canard se débat. J’observe qu’un bon nombre de canards ont de la difficulté à absorber la dose qui leur est administrée.
O me dit que ça ne lui prend que 12 minutes à gaver une rangée de canards, ce qui est vraiment rapide.

Je fais remarquer à O qu’un canard a un bec énorme et infecté, et il me répond qu’il en a vu de bien plus gros, ce qui m’a consterné parce que l’abcès est de la grosseur d’une rondelle de hockey. Il me dit qu’il n’est pas rare de voir des becs infectés qui sont plus gros qu’une balle de tennis. Il me dit également qu’il pète souvent les abcès avec son couteau de chasse, pour le « fun ». Il dit que lorsque vous faites cela, le pus et le sang giclent. Il dit que les abcès sont causés par une cautérisation inadéquate des becs qu’ils font eux-mêmes à la ferme.

Je remarque qu’un canard a vomi une grande quantité de nourriture imbibée de sang. La mixture de maïs teintée de sang est partout – partout sur la cage, sur le sol près des canards voisins et dans l’abreuvoir. Je la montre à H et il me dit que le canard avait des blessures internes causées par le gavage et qu’il va mourir sous peu. Il me dit également que ceux qui ont des becs infectés finissent également par mourir.

Plus tard, H et O amènent un canard mort sur une petite table, dans un coin du hangar de gavage. C’est là où ils ouvrent au couteau les canards morts qu’ils donnent à manger au gros chien dehors ou qu’ils destinent à l’alimentation humaine. S’ils ont envie de manger du canard, ils vont en tuer un qui est malade ou blessé et l’amènent chez eux pour le manger. Ils m’ont montré l’intérieur du canard et j’ai été stupéfait de voir la taille de son foie. H m’a montré à quel point le foie touchait presque le cœur, et il m’a dit que le cœur ne pouvait plus le prendre. Que le foie poussait contre le cœur et que cela avait probablement causé un arrêt cardiaque. Il a alors coupé en deux le canard qui avait vomi du sang auparavant et en ont sorti le magret (viande dans la poitrine) et l’ont donné à leur chien. Ils ont jeté le reste du canard.

Plus tard au cours de l’après-midi, J a poursuivi le gavage et je l’ai observé pendant un petit moment. J’ai vu deux oiseaux qui ne pouvaient plus ingérer la dose de nourriture, qui ressortait de leur bouche. Il a aussi laissé tomber le gavage pour un canard qui était trop malade.

1er juillet

Quand j’arrive, je vois un canard pendu dans le hangar. Il a une énorme entaille dans l’aile, sa gorge est coupée et le sang s’égoutte de son corps. O explique que je viens de rater de le voir tuer le canard. Il l’a tué parce que l’aile du canard était coincée dans la cage et qu’elle était pratiquement sectionnée en deux. Il m’a dit que lorsqu’il a tranché le cou du canard, le canard ne cessait de battre l’air et de lever la tête, de sorte qu’il l’a boxé à la tête à quelques reprises sans toutefois arriver à le frapper assez fort pour le tuer. Il a donc empoigné un marteau et lui en a asséné un coup sur la tête.

J’ai remarqué aujourd’hui un canard en train de vomir une quantité abondante de sang tout de suite après avoir été gavé, un flot régulier de sang rouge épais mélangé avec des aliments lui sortant de la bouche. Ce canard vivait le jour, mais le lendemain il a été trouvé mort, couvert de sang. Pendant le gavage, j’ai noté qu’un canard n’avait pas digéré sa nourriture et lorsque j’ai touché la région de sa poitrine, c’était dur comme de la roche. Il y avait deux chariots pleins de canards morts.

2 juillet


Le canard qui vomissait du sang hier est maintenant mort. J’ai observé O en train de gaver les canards. Il opère vite et de nombreux canards se secouent la tête en essayant de vomir la nourriture qui leur a été enfoncée dans la gorge. Nous nous approchons d’un canard et O me montre que celui-ci a avalé sa langue. Il m’a dit qu’il est ainsi depuis plusieurs jours. Il ouvre de force le bec du canard et fouille pour en ressortir la langue. La langue est enflée et il y a un gros abcès en-dessous. Elle pend, raide, sur le côté de la bouche du canard.

Aujourd’hui, nous avons dû remplir de canards les cages de gavage vides. Le camion rempli de canards est arrivé et O, M et moi-même étions en charge du déchargement des canards et de leur mise en cage. Les canards n’étaient pas dans des cages individuelles et devaient être mis dans un panier et, ensuite, déplacés jusqu’aux cages de gavage. O devient très facilement frustré et je le vois donner des coups de pied aux canards dans le panier, les frapper avec le panier et crier fort. Les canards ont peur et se débattent pour se sauver, de sorte que O et M se fâchent et les lancent dans les cages. Environ 20 à 25 canards ont réussit à s’échapper du camion et O et moi avons dû nous mettre à leur poursuite. O courait jusqu’à un groupe de canards et de jetait sur eux, en essayant d’en coincer le plus possible. Ensuite il les empoignait par n’importe quelle partie du corps – pattes, ailes, cou – est les lançait dans le camion. Les côtés du camion ont une hauteur d’au moins 15 pieds, de sorte qu’il devait les y lancer avec une force considérable.

Les canards échappés étaient difficiles à attraper et O devenait très agité. Je l’ai vu donner avec force des coups de pied à des canards. De plus, pour attraper les canards qui se cachaient sous le camion, il saisissait de grosses roches et les lançait aux canards. Un canard heurté par une roche était couvert de sang et O en a ri. À un moment donné, O a sauté sur environ six canards et a commencé à les boxer comme un fou jusqu’à ce qu’ils cessent de bouger.

Plus tard, en transportant un panier de canards, O a frappé un canard sur la tête. Il m’a dit qu’il avait écrasé le bec d’un canard qui avait un gros abcès, lui séparant pratiquement le bec en deux, situation dont il a ri.

Au courant de l’après-midi, O m’a montré un nouveau couteau de chasse, une machette à deux poignées, et quelques couteaux de jet qu’il venait d’acheter. Il m’a dit qu’il voulait tuer un canard pour voir si son couteau était bon. Il a marché le long des allées de canards et en a trouvé un. Il l’a tenu par les pattes et a essayé de lui trancher le cou. La première tentative ne produit pratiquement aucun résultat et le canard balance de gauche à droite. Il essaie encore et lui fait une coupure superficielle d’où jaillit un flot de sang. Le canard s’agite un peu et O fait deux autres entailles alors que le canard se débat. Il coupe et scie la tête quelques autres fois et celle-ci est maintenant à peine attachée au reste du corps.  Je lui demande où il a appris à tuer un canard de cette manière et il me dit que J le lui a montré. Il me dit que ce n’est qu’un canard. Je lui montre de la nourriture non digérée qui sort du cou béant du canard et il commence à frapper le canard avec le couteau et à le tordre et à le couper encore un peu, au point où il en sort encore beaucoup plus. Un peu plus tard, il prend sa machette et, à deux mains, la balance comme une batte de baseball. À la troisième tentative, il réussit à décapiter l’oiseau. La tête tombe plus loin et il rit.

Un peu plus tard, O utilise du ruban adhésif pour fermer le bec d’un canard. Il le laisse ainsi pendant quelques minutes et ensuite éprouve des difficultés à décoller le ruban. Il me dit qu’il aime s’amuser avec les canards.

3 juillet

Aujourd’hui, nous devons charger des canards dans des cages pour les amener à l’abattoir. Nous en mettons trois par cage; nous les empoignons par les ailes et les pattes, et les mettons dans la cage. Il y en a environ six de morts sur le dessus des cages. Quelques-uns sont difficiles à sortir des cages parce que leurs pattes ou leurs ailes y sont coincés. On me dit de tirer très fort.

Je note que certains canards ont les ailes brisées. Je marche le long des allées, et je vois trois canards avec les ailes brisées. L’un d’eux est couvert de sang là où l’aile s’attache au corps.

4 juillet

Un travailleur a tué un canard pour pouvoir le manger. Il prend une partie des intestins et se les moule autour du pouce, comme s’il avait un pouce géant, et il lève le pouce pour faire une farce. Tout le monde rit. O me dit qu’un type mangeait les canards morts qu’il trouvait dans les hangars. Encore une fois, je vois plusieurs chariots pleins de canards morts.

H procède au gavage et me dit que O a écrasé la tête d’un canard et que maintenant celui-ci est blessé. Il me dit de le lui amener parce qu’il va le tuer. Il me prend le canard des mains, tiens sa tête à deux mains et commence à tourner le canard, encore et encore, en lui tenait la tête. Il laisse alors tomber le canard sur le sol. Celui-ci bouge, de sorte qu’il le reprend par une aile. Il reste là, le canard en main, en riant. Il tient le canard à ses côtés pendant un bon bout de temps et j’entends le canard crier. H prend alors le canard par les pattes, et le frappe avec force sur le béton. Le bruit était écœurant. Il tient alors le canard, qui ne fait plus de bruit, mais qui bouge encore. Il me redonne alors le canard et me dit de le mettre dans la poubelle.

5 juillet

Aujourd’hui je suis allé avec O, H et une autre personne, pour débecquer les canards et leur sectionner les doigts de patte. Ce procédé est accompli en regroupant les canetons, qui sont beaucoup plus vieux que je ne l’aurais crû, et en en remplissant un plein panier. J’ai dû couper des doigts de patte, ce qui était difficile puisque les canards étaient si gros. H, et parfois O, coupaient les bouts des becs des canards avec une lame chauffée à blanc. Le bec devenait noir et de la fumée s’en échappait. J’ai remarqué qu’ils travaillaient vite et que les types qui coupaient les ongles des canards leur sectionnaient parfois la moitié du pied. Il y avait du sang partout et nous en étions tous couverts de sang et de matières fécales. Tout le monde se plaignait que les canards étaient trop vieux et trop gros. Ils disaient que nous le faisons avec une semaine de retard. Les canards étaient manipulés brutalement. Certains, après avoir eu le bec cautérisé, mouraient immédiatement. J’en ai compté cinq.

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